Interview de Madame Aminata Mbow Diokhané, Chef du Centre de la Qualité de l’air du Sénégal Spécial

Écrit par  Fév 28, 2020

Madame Aminata Mbow Diokhané, Chef du Centre de la Qualité de l’air (CGQA)/Direction de l’Environnement et des Etablissements classés (DEEC).

« La mise en place de réseaux de surveillance constitue le premier pas à franchir dans la prise en charge effective de la pollution de l’air » L’Etat fait des efforts pour l’amélioration de la qualité de l’air. Toutefois, le combat n’est pas gagné d’avance. C’est l’avis de Mme Aminata Mbow Diokhané, Chef du Centre de la Qualité de l’air.                                                                          

 1- Qu’est-ce que la qualité de l’air ? Quelles sont les normes d’une bonne qualité de l’air ?

L’air est composé d’oxygène (21%), d’azote (78%) et de gaz rares (1%) comme l’argon (0,95%). Il est plus ou moins contaminé par des polluants gazeux, liquides ou solides. La qualité de l’air résulte d’un équilibre entre les apports de polluants et les phénomènes de dispersion et de transformation dans l’environnement.

Une bonne qualité de l’air signifie que les concentrations de polluants atmosphériques dans l’air sont en-deçà des valeurs limites admissibles pour la santé humaine.

Des valeurs limites pour la protection de la santé humaine et de l’environnement sont fixées pour les différents polluants.

 

2- Le Sénégal fait partie des rares pays africains à disposer d’un Centre de Gestion de la Qualité de l’air (CGQA). Depuis quand a –il été créé  ? Quel est son ancrage institutionnel ?

Le CGQA a débuté ses activités opérationnelles en novembre 2009. Il est rattaché à la Direction de l’Environnement et des Etablissements classés (DEEC) du Ministère de l’Environnement et du Développement durable (MEDD).

3- Comment est constitué le dispositif de surveillance ? Quels sont les polluants que vous mesurez ?

Le dispositif de surveillance est constitué de 6 stations fixes disséminées entre les départements de Dakar et Guédiawaye et d’un camion laboratoire mobile. Les polluants que nous mesurons sont les oxydes d’azote (NOx) avec le dioxyde d’azote (NO2) et le monoxyde d’azote (NO), le monoxyde de carbone (CO),le dioxyde de souffre (SO2),l’ozone (O3), les particules de poussières (PM10 et PM2.5).

4- Quelles sont les facteurs bloquants pour mener à bien votre mission ?

Nous ne parlerons pas de facteurs bloquants puisque la mission est globalement bien menée. Cependant, il convient de souligner les problèmes liés à l’entretien et à la maintenance des stations. Cela nécessite des coûts élevés qui ne sont pas toujours totalement pris en charge par le budget de l’Etat.

5- Nous constatons que les niveaux de qualité de l’air se dégradent au Sénégal ; quelles en sont les causes ?

Les causes d’une mauvaise qualité de l’air peuvent être d’ordre anthropique, c’est-à-dire liées à l’activité humaine (transport automobile, rejets industriels, brûlage à l’air libre de déchets et biomasse) et naturelle (poussières désertiques, érosion du sol, etc.). Ces sources vont surtout affecter l’air ambiant, c’est-à-dire l’air extérieur respiré par le public.

Quant à l’air intérieur (à l’intérieur des bâtiments), en plus des polluants venant de l’extérieur, il peut être affecté par l’utilisation de combustibles comme le bois ou le charbon de bois pour la cuisson des aliments, l’encens, le mobilier et les matériaux de construction, l’humidité, le manque de ventilation, etc.

6- Existe-t-il un classement des pays fait par l’OMS en matière de qualité de l’air ? Si oui, quels sont les critères de classement ?

L’OMS ne fait jamais de classement des pays en matière de qualité de l’air. Cependant, il traite un recueil de données basé sur les concentrations de particules fines (PM10 et PM2,5) des villes où la qualité de l’air est mesurée et publie un rapport. Celui de 2016 a concerné plus de 3000 villes parmi lesquels, seuls le Sénégal et l’île Maurice disposaient de données récentes.

7- Durant quelle période de l’année on enregistre le plus les pics de pollution ?

Les pics de pollution sont surtout enregistrés durant la saison sèche entre mi-novembre et fin mars. En effet, durant cette période de l’année, les conditions météorologiques sont caractérisées par des vents chargés de particules de poussières (harmattan notamment). Au-delà du Sénégal, cela affecte d’ailleurs tous les pays situés en zone saharo-sahélienne.

Il faut cependant considérer ce facteur comme un phénomène qui s’ajoute à la pollution anthropique de fond.

8- Quelles sont les dispositions qui sont prises pour sensibiliser les populations ?

Un indicateur de la qualité de l’air appelé Indice de la Qualité de l’Air (IQA) est quotidiennement diffusé. C’est un outil d’information et de sensibilisation qui permet aux citoyens et aux décideurs de connaître la quantité de polluants atmosphériques présents dans l’air. Il est représenté par quatre codes de couleur qui correspondent chacun à un état de la qualité de l’air : bon pour le vert, moyen pour le jaune, mauvais pour l’orange et très mauvais pour le rouge.

En cas d’une mauvaise qualité de l’air, les polluants responsables ainsi que les sources potentielles sont identifiés et des recommandations sanitaires sont formulées à travers des communiqués de presse.

9- Selon l’OMS, les particules présentes dans la pollution atmosphérique sont responsables, chaque année, de 7 millions de décès prématurés dans le monde. Quelles sont les mesures concrètes prises par l’Etat pour lutter contre la pollution atmosphérique ?

Des politiques sont mises en œuvre pour améliorer la qualité de l’air mais il reste encore beaucoup à faire au Sénégal et en Afrique, en général. Le premier pas à franchir dans la prise en charge effective de la pollution de l’air constitue la mise en place de réseaux de surveillance, c’est ce que fait le Sénégal depuis 2010. En effet, la surveillance continue de la qualité de l’air permet d’alerter les populations en cas de pics de pollution afin de réduire les effets à court terme sur leur santé. A plus long terme, elle fournit des données de référence pouvant être prises en compte dans l’élaboration des politiques et programmes.

Ces derniers incluent la décongestion du trafic automobile à travers l’utilisation des transports de masse et transports non motorisés, le renouvellement du parc automobile, la promotion des véhicules moins polluants (hybrides, électriques, etc.), l’utilisation d’énergies propres (solaire, éolienne, …), un aménagement urbain favorable à la qualité de l’air, la délocalisation des industries vers des zones moins peuplées, la gestion écologiquement rationnelle des déchets, etc.

Au Sénégal, on peut citer quelques bonnes pratiques comme le programme de renouvellement des cars rapides, les projets de Train Express Régional (TER), Bus Rapides Transit (BRT), la promotion du mix-énergétique avec les projets de centrales solaires et éoliennes qui ont permis d’atteindre l’objectif de 20% en 2017, le programme de villes secondaires vertes (parcs urbains et industriels de Diamniadio, Lac rose, Tivaouane, etc…).

10- Dans les pays touchés par de tels épisodes de pollution, ainsi que par les niveaux de pollution atmosphérique globalement élevés, cette menace environnementale représente le deuxième ou troisième facteur de risque pour la santé publique. Est-ce le cas au Sénégal ?

Il est aujourd’hui avéré que la pollution de l’air représente le principal risque sanitaire d’origine environnementale et le Sénégal ne va certainement pas déroger à cette règle.

11- Outre l'impact négatif de la pollution atmosphérique sur notre santé, Quelles sont les conséquences de cette menace environnementale sur nos économies, notre sécurité alimentaire et notre climat ?

La pollution de l’air a des impacts sur nos économies du fait du poids qu’elle engendre en matière de dépenses de santé, baisse de la productivité, absentéisme à l’école et au travail, etc.

Outre les impacts sanitaires, la pollution de l’air a des effets sur notre environnement avec la pollution acide (oxydes d'azote, dioxyde de soufre, ammoniac) qui endommage les végétaux et altère les matériaux (grés, marbres), l’ozone qui attaque les matériaux polymères (peintures) et le noircissement des surfaces lié aux dépôts de PM.

Par ailleurs, la pollution à l’ozone entraîne une baisse des rendements agricoles et forestiers de 5 à 10%, menaçant ainsi notre sécurité alimentaire.

Concernant le changement climatique, son lien avec la pollution de l’air est évident. Non seulement ces deux phénomènes ont les mêmes causes et donc les mêmes moyens de mitigation mais également certains polluants de l’air constituent des polluants climatiques à courte durée de vie (SLCP, Short-lived Climate Pollutants, en anglais) qui contribuent au réchauffement climatique. Ainsi, la réduction de ces polluants climatiques va contribuer à un co-bénéfice sur la santé et le climat.

Très peu de données existent sur les pertes économiques engendrées par la pollution de l’air. Cependant, c’est un domaine qui est de plus en plus investi par les acteurs.

12- Existe-t-il un cadre de collaboration entre les différents ministères sectoriels (Transport, Santé et Environnement) ?

Un cadre de collaboration a été mis en place entre les différents sectoriels (Transport, Santé, Environnement) et au-delà les acteurs concernés par la question de la pollution (universitaires, collectivités territoriales, secteur privé, etc.). Il s’agit d’un observatoire de la qualité de l’air, lancé en 2018, qui est un cadre d'échanges entre les différents acteurs visant à identifier et valider des stratégies de réduction de la pollution de l'air. 

13- Quelles initiatives actuelles sont lancées pour l’extension du réseau de surveillance dans les régions ?

La surveillance de la qualité de l’air est pour le moment limité à la région de Dakar qui constitue la zone la plus urbanisée du pays. La pollution n’étant pas seulement limitée à Dakar, des recommandations sont faites dans les documents stratégiques du ministère pour procéder à une extension du réseau de mesure dans les autres régions du pays mais cela demande de très gros moyens.

Interview réalisée par

Quoidevert ?

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